Un texte de David Lavictoire
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Le Passeur

Ce matin-là, l’usine originelle des Industries Saturnus était à la veille de souligner ses cinquante ans d’existence, un fait remarquable pour l’époque et la région isolée où elle s’était implantée. Néanmoins, personne n’avait le cœur à la fête. Après 369 jours sans accidents compensables, c’est le gardien de la guérite qui a eu la pénible tâche de remettre le compteur à jour sur le grand panneau surplombant le stationnement sud. « Profitez de la vie! » que l’enseigne disait, alors que les petites plaquettes numérotées étaient remplacées.

Jours écoulés depuis le dernier accident : 0.

C’est arrivée durant la nuit. Le jeune Devlin — dont le quart de travail chevauchait celui de son père, à la surface — patrouillait dans les galeries servant encore de passage entre la zone des vieux puits et du nouveau chantier lorsque l’eau a commencé à s’infiltrer. Sous le lac, les inondations étaient fréquentes dans cette section de l’ancienne mine. Pour éviter de patauger dans l’eau et la vase durant de longues heures, Dev s’était bricolé une sorte de barque avec la carrosserie d’un petit véhicule amphibie pour faire ses rondes souterraines. Quand le niveau atteignait la hauteur nécessaire, cette ingénieuse embarcation, qu’il poussait à l’aide d’une grande perche de fer, lui permettait de voguer sur les eaux noires dans la pénombre des tunnels.

Son père superstitieux, qui avait une peur bleue de l’eau, refusait de s’aventurer dans ces dédales obscurs même par temps sec. Toujours inquiet pour son fils, le vieux lui avait fait promettre de porter un gilet de sauvetage et de garder sa lampe frontale allumée en tout temps durant ses heures de service.

— « Traine pas mon gars, les esprits rôdent quelque part en bas dans ces trous-là. »

Une fois leur courte prière d’usage faite, le jeune descendait sous terre, alors que son père rentrait directement à la maison en prenant bien soin de saluer les collègues qui trinquaient à leur santé à la taverne du coin. Monsieur Devlin n’avait plus le cœur à boire depuis qu’il avait perdu sa femme à la suite d’une grave plombémie inexpliquée. La compagnie nie toujours toute corrélation entre ses activités métallurgiques et la maladie foudroyante de son épouse…

Maintenant seul dans les profondeurs, Dev entama sa ronde nocturne à bord de sa barque quand une curieuse lueur attira son attention au fond de la galerie. Il s’arrêta pour tendre l’oreille, à la recherche d’indices sonores pouvant peut-être expliquer cet étonnant reflet. Rien. Personne ne venait jamais dans cette partie de l’aile nord. Encore moins une percée de soleil ou un clair de lune. Pourtant, il ressentait bien cette étrange présence.

Anxieux, il se risqua à éteindre sa veilleuse. Cette maudite lueur continuait d’illuminer l’autre bout du tunnel, malgré tout. Il agrippa sa lampe nerveusement pour la rallumer. Plutôt que d’émettre la lumière habituelle, le clic de l’interrupteur paru raviver la mystérieuse source d’éclairage qui jaillissait d’un ancien trou de forage. C’est alors qu’un orbe lumineux en sortit lentement et se mit à voleter vers lui dans un sourd vrombissement. Comme une boule d’énergie à la fois concentrée et volatile. Oppressante et envoûtante. Stupéfait, Dev tendit le bras gauche pour accueillir la sphère nébuleuse, qui vint se poser au creux de sa main. Sa lampe frontale se ralluma enfin pour révéler deux grosses pépites d’or reposant sur sa paume.

La barque reprit sa progression dans la travée et s’engagea vers les puits de fond. Ensorcelé, Dev murmura dans un souffle une dernière prière inintelligible. Il s’enfonça alors les pierres aurifiques dans les orbites avant que la noirceur totale ne s’installe définitivement. Le petit vaisseau fut rapidement emporté par le courant des flots boueux et fétides, déversés dans les entrailles corrosives et ténébreuses des puisards — sans aucune chance de survie pour son passager. Sa lampe et son gilet de sauvetage n’allaient rien changer à sa triste destinée. Le passage était payé.

Quelques jours à peine après la tragédie, sans faire la moindre allusion à la disparition d’un des leurs, le directeur prononça un discours aussi plat et froid que le banquet servi à l’occasion des célébrations du cinquantenaire. C’est avec un goût amer et le moral dans les talons que les employés présents se sont finalement recueillis pour une minute de silence afin de rendre un dernier hommage au défunt qu’on espérait secrètement revoir surgir à la prochaine crue.