Un texte de David Lavictoire
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Le début de la fin

L’obscurité s’est installée pendant de longues semaines après l’explosion. Un soleil noir peinait à percer les cieux d’un automne nucléaire drapé de dentelle cramoisie. La poussière et les résidus, jaillis des entrailles de la Terre, s’étendaient à travers le ciel comme un voile mortuaire suspendu au-dessus de la ville. Les températures commençaient à chuter et bientôt on ne distinguerait plus le jour de la nuit de cette nouvelle saison morne.

Organisés en quelques grappes isolées, les survivants tenaient le coup, reclus dans les rares sous-sols des bâtiments ne s’étant pas écroulés. Ils subsistaient grâce à de minces rations glanées dans les décombres des épiceries et restaurants à proximité. Sans électricité, plusieurs denrées étaient devenues impropres à la consommation, mais la détresse d’une famine imminente avait vite pris le dessus pour certains gourmands que la maladie finit par rattraper. D’autres s’étaient résolus, au péril de leur santé, à chasser la vermine et les animaux errants en quête de refuge ou d’une maigre pitance. Les chutes de particules contaminaient maintenant la chair des quelques gibiers de fortune qui trainaient toujours leurs pauvres carcasses efflanquées, incomestibles, dans les rues désertes.

Les habitants étaient des milliers avant la détonation fatidique. Ils se comptaient désormais par dizaines au lendemain de la catastrophe. Anémiques et déshydratés, les jours de ces pauvres citadins étaient comptés. Chaque bourrasque de vent qui soufflait répandait des cendres et scories toxiques sur son chemin. La moindre averse trempait les ruines fumantes de la ville d’une pluie acide et virulente dont les vapeurs contaminées rendaient toute excursion impossible. S’aventurer dehors signait tout bonnement l’arrêt de mort de celui ou celle qui s’y risquait. Le temps n’allait pas arranger les choses. Au moment de constater l’ampleur des dégâts, même l’État avait décidé d’abandonner le secteur, trop imprévisible pour tenter de secourir qui que ce soit. Les autorités avaient décrété que la région ne représentait pas une menace immédiate pour la majeure partie de la population nationale et avaient bloqué les routes d’accès à la ville par précaution.

Parmi les rescapés, Sylvain était l’un des rares à avoir anticipé la catastrophe. Survivaliste et naturaliste érudit, il avait remarqué des changements étranges dans le comportement des animaux de la faune environnante. Les oiseaux avaient arrêté de chanter et virevoltaient de façon désorganisée. Les castors avaient abandonné leur hutte. Des rumeurs couraient à propos de meutes de coyotes hybrides s’approchant anormalement de la ville et des habitants. Il s’était mis à l’abri dès les premiers signes.

Selon ses prédictions et avec les précautions nécessaires, le repaire qu’il s’était construit dans la forêt en périphérie devait avoir de quoi tenir un bon mois. La réalité était tout autre. Le choc de l’explosion et l’essaim de séismes qui en suivit avaient sévèrement endommagé la structure de son abri. Les répliques, venues en vagues comme de longues contractions, avaient eu raison du réservoir qui s’était écroulé avant de se déverser à grandes eaux. Ses heures étaient comptées à son tour. Il s’était finalement assoupi avec la peur au ventre, hanté par l’incertitude.

À son réveil, le nœud qu’il avait dans l’estomac lui faisait croire que c’était le matin lorsque des grattements l’arrachèrent de sa torpeur. À demi éveillé, Sylvain entrevit les bêtes attroupées autour du campement. Leurs gueules béantes, aux crocs acérés, exhalaient un souffle vaporeux dans la froideur ambiante. Il était désormais encerclé, pris au piège. Il n’y avait plus aucune raison de repousser l’inévitable. Résigné, le vieux trappeur accepta son sort et ouvrit grand la porte. Dans un ultime cri étouffé, les derniers bruits qu’il entendit avant de perdre conscience furent de violents grognements canins et le craquement de ses propres os sous le poids des mâchoires d’une meute affamée.

Les plans d’eaux contaminés se déverseraient lentement d’un bassin à l’autre dans un désastre insoupçonné à l’échelle planétaire. Alimentés par la pluie et la crue du printemps, les rivières et ruisseaux parcourraient les paysages comme les artères et les veines transbordent le sang d’un cancéreux en phase terminale; une bombe à retardement.

Au début de la fin, gisait au cœur du lac un tombeau de béton armé plombé de déchets radioactifs et de résidus de métaux lourds marqués du sceau des Industries Saturnus.