Un texte de David Lavictoire
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Au coeur du problème

L’été s’est étiré plus longuement cette année-là. Le mois de septembre a enregistré des records de chaleur et des températures bien au-delà des moyennes saisonnières. Du jamais vu depuis que les premiers prospecteurs et géologues ont entrepris de répertorier les données météorologiques dans le secteur il y a plus de cent ans.

C’est au premier matin d’octobre que la fraicheur automnale s’est soudainement installée. Dans une clarté blafarde et feutrée, un épais mur de brouillard recouvrait la majeure partie du lac autour duquel la petite ville s’était organisée au début du siècle dernier. Le parfum des fleurs tardives s’emmêlait à celui des algues et des premières feuilles au sol. Comme l’aurore d’une saison naissante, cette transition ne dure qu’un court instant, où les canards reconnaissent d’instinct le signal pour se regrouper dans la baie en attendant le grand départ pour l’hiver à venir.

Alors que le jour continuait à se lever, l’horizon se démit doucement de son voile de brume pour faire place à une légère brise qui embaumait l’air ambiant d’une forte odeur de moisissure. Quelques promeneurs venus observer les oiseaux ce matin-là commencèrent à s’agiter et à pointer quelque chose du doigt. Ils furent bientôt des dizaines à se masser le long de la rive pour guetter le centre du lac. Des ridules de vagues vibraient à la surface et semblaient prendre leur origine au même endroit d’où cette puanteur émanait.

Insoupçonnée, une nouvelle petite île avait surgi au beau milieu du plan d’eau. Une embarcation trônait au sommet de ce rocher improbable. Une courte silhouette, immobile, gisait à bord de ce qui ressemblait à un vieux pédalo. Sans attendre, les premiers intervenants ont été dépêchés pour inspecter les lieux et récupérer la dépouille juchée sur le mystérieux îlot. Plus l’équipe s’approchait et plus le lac devenait houleux. Le bateau pneumatique menaçait de chavirer avec chaque nouvelle ondulation que produisait la butte infecte.

À proximité, les secouristes ont vite constaté qu’il valait mieux faire demi-tour avant de perdre pied. L’air, hautement sulfureux, était maintenant irrespirable. Le cadavre, dont la putréfaction avancée ne laissa d’autre choix que de l’abandonner à son sort, portait un gilet de sauvetage rouge datant d’une époque lointaine — aux couleurs des Industries Saturnus.

Les pulsations de cet immense amas de déchets palpitants, où le roc et la boue s’entrelaçaient avec de vieux pneus, des pièces de métal distordues et enchevêtrées de chair et de tissus organiques, commencèrent à s’accélérer et à résonner de plus en plus fort dans la baie.

Des relents pestilentiels s’amplifiaient avec chaque battement de ce cœur noir et abject. Au bord, la terre se mit à trembler un instant avant que la protubérance se gonfle de façon brusque et exponentielle avec chaque nouvelle impulsion, jusqu’à l’inévitable explosion…

La force de la déflagration fit éclater les fenêtres de tous les bâtiments dans un rayon d’une dizaine de kilomètres. Un silence assourdissant régna quelques minutes dans les environs avant qu’une pluie de débris, de sang et de chair putride finisse par s’abattre sur les sinistrés. Des averses chargées de métaux lourds tombent encore à l’occasion sur les décombres de la ville et les survivants qui s’y abritent toujours, comme un naufragé reste accroché à son épave dans le but d’être un jour secouru.